Albums des jeunes architectes et paysagistes 2023
du vendredi 05 juin 2026 à 09:00 au samedi 18 juillet 2026 à 18:00Traverser les marges
L’exposition met en lumière 24 équipes prometteuses, sélectionnées pour la qualité de leur engagement, leur inventivité et la pertinence de leurs projets et de leurs actions face aux défis contemporains.
Une exposition présentée dans le cadre de la politique conçue et mise en œuvre par le ministère de la Culture et réalisée par la Cité de l’architecture et du patrimoine.
Commissaire de l’exposition : Cyrille Véran, journaliste
Ouverture exceptionnelle samedi 6 juin entre 9h et 12h, 14h et 18h.

Traverser les marges
« Frugalité », « sobriété », « résilience », « adaptation »… L’instabilité du monde génère des mots incantatoires, censés légitimer des pratiques urbaines, architecturales et paysagères plus raisonnées, mais qui se galvaudent les uns après les autres. La récurrence de ces mots dans la parole des lauréats pourrait laisser entendre qu’ils se conforment à une pensée univoque. Mais en voyant ceux-ci à l’œuvre, dans le quotidien de leur travail, on découvre combien leurs approches peuvent être multiples. Ce qui les rassemble est leur désir d’expérimenter des manières de faire plus à l’écoute des bouleversements écologiques. L’attention et l’attachement affectif qu’ils portent à leurs territoires d’étude et de projet sont un premier signe : ils éprouvent le besoin d’en appréhender la substance et les spécificités – géographiques, culturelles, historiques… – pour produire de la connaissance. Une attitude indispensable pour qui veut s’engager dans des processus délicats de réparation.
Agir en conscience…
Les paysagistes évoquent la vulnérabilité de ces territoires, aggravée par l’amplification des catastrophes naturelles. Face à la complexité des problématiques qui leur sont soumises, l’art de la composition appris à l’école leur paraît révolu. Ils privilégient une « légèreté » et une « réversibilité » de l’action qui doit bénéficier « au plus grand nombre » sans porter atteinte aux milieux, aux sols, aux équilibres du vivant : « Le paysage est un bien commun. »
Une précaution qui s’incarne également dans les modes opératoires des architectes, et notamment dans les aspects techniques et matériels de la mise en œuvre. À contre-courant d’un marché du bâtiment polluant et énergivore, ils mobilisent autant que possible les matériaux naturels ou peu transformés, se forment à des cultures constructives qu’ils ont rarement acquises au cours de leurs études (paille, terre crue, chanvre…). Moyennant des recherches chronophages, ils identifient aussi les filières d’approvisionnement et de production locales vertueuses.
Recouvrer la maîtrise de ces savoir-faire impose une présence sur le chantier, alors que ce suivi est de moins en moins confié à la profession. Loin de l’image surplombante qui colle à l’architecte, ils cherchent à installer une complicité avec les artisans pour valoriser des compétences en voie de disparition. Main dans la main, ils étudient les procédés constructifs, les assemblages et détails qui tendront vers l’économie du geste et l’utilisation modérée des ressources. Comme les constructions vernaculaires – une source d’inspiration revendiquée –, l’architecture « endémique » à laquelle ils prétendent doit puiser sa matière et ses formes dans son environnement et son climat. Certains n’hésitent pas à s’impliquer dans l’expérience physique de la mise en œuvre, en dépit d’un contexte juridique et assurantiel qui ne facilite pas le double statut d’architecte et de constructeur.
… mais sur le bord
Résister à la construction standardisée et à ses effets délétères est pour les lauréats une posture qui s’affirme d’édition en édition. Mais elle peut être paralysante quand elle les relègue dans les marges de la production dominante que sont les ZAC, les zones commerciales, les lotissements pavillonnaires… Recourir quasi exclusivement aux matériaux bio- et géosourcés cantonne à des projets exceptionnels dans le contexte réglementaire actuel. Agir dans les communes rurales – où la réflexion programmatique et l’expérimentation semblent encore possibles grâce à l’ouverture d’esprit et à la confiance des commanditaires – détourne des conditions conflictuelles et complexes de la fabrique de la ville. S’attacher à la transformation du patrimoine bâti, qui fait surgir des typologies inventives et hors normes, est une façon de se soustraire au corsetage des programmes neufs. Cette dernière inclination témoigne cependant d’un changement des consciences au travail : l’arrêt de la démolition systématique au profit de ces mutations de l’existant. Mais elles restent encore à généraliser dans tous les territoires, à toutes les échelles et pour tous les héritages, y compris celui de la modernité.
Cyrille Véran
Commissaire de l’exposition