La fourmilière des abîmes, Victor Hugo, le plongeur du cosmos (1802-1885)

Dates de l'exposition: 
19/01/2013 - 19/03/2013
La fourmilière des abîmes, Victor Hugo, le plongeur du cosmos (1802-1885)

« Je passe ma vie à boire le haschisch qu’on appelle azur et cet opium qu’on appelle l’ombre », écrit Victor Hugo à Baudelaire le 19 juillet 1860 de Guernesey pour le remercier de l’envoi des Paradis artificiels.

A près de cinquante ans, en 1851, le poète s’exile à Jersey, puis à Guernesey pour fuir la dictature de Napoléon III. C’est dans ce lieu où mer et ciel se confondent, où l’ombre et la lumière abondent, qu’il écrit Les Châtiments (1853), Les Contemplations, poésies (1856), La Légende des siècles (1859-1883), ainsi que Les Misérables, roman (1862) et Les Travailleurs de la mer (1866).  
Les Contemplations sont un recueil lyrique où le poète s’interroge sur la nature, le cosmos, mais aussi sur les grands problèmes philosophiques et la destinée de l’âme qu’il envisage butinant d’astre en astre...
 
Pour Victor Hugo, le cosmos n’est pas en haut, il est en bas. C’est un abîme, un gouffre, un océan où le poète plonge son regard et laisse errer ses pensées : Le poète est penché sur l’abîme des cieux (Les Contemplations). Il développe des images maritimes : ses flottes de soleils sont sans doute inspirées par la Voie lactée, ses mondes esquifs désignent les galaxies, les nébuleuses.
Les astres sont des masques qui voilent l’Inconnu ... le voilé de l’éternité, c’est à dire Dieu pour le poète. Victor Hugo exprime une conception galiléenne du monde, décentrée de la Terre. Sa vision  est cosmologique et scientifique. Il pressent l’unité de l’astre et de l’atome (il existe aujourd’hui une discipline scientifique appelée l’astroparticule) : C’est le point fait soleil, c’est l’astre fait atome (Le Titan, La Légende des siècles (1859-1883) ; Tout est le même abîme avec les mêmes ondes (Dernière Gerbe, publié en 1902)
Il a lu les Entretiens sur la pluralité des mondes de Fontenelle (1686) et son imagination puissante l’entraîne à concevoir d’autres planètes habitées que la Terre (aujourd’hui la recherche de planètes extrasolaires est une discipline à part entière de l’astronomie). Hugo fouille le ciel comme un archéologue, scrute la nuit étoilée. Il est effaré par tous ces soleils-fourmis, l’immensité qui ne finit pas. Où cela cesse-t-il ? Cela n’a pas de fin (le Titan).

Il est hanté par l’ombre : Pourtant, je n’ai jamais réfléchi sans un certain serrement de cœur que l’état normal du ciel, c’est la nuit. Ce que nous appelons le jour n’existe pour nous que parce que nous sommes près d’une étoile (Relation de son voyage dans le Rhin, 1839) L’ombre exerce une pression sur le poète : La cécité centrale est inouïe (dans Proses philosophiques, 1860-1865) : l’épaississement des ténèbres va croissant avec la distance au Soleil. Comme Hésiode, poète grec du VIIIe siècle av J.C, Victor Hugo voit l’ombre comme une substance qui serait la matière première de l’univers. Dans sa préface philosophique aux Misérables, la nuit est opaque, stagnante, informe, éternelle. L’ombre est aussi le signe d’une inquiétude métaphysique sur le mystère de la destinée humaine; elle est liée à la solitude du poète et à sa proximité avec l’océan à Guernesey.
 
Hugo exalte la science. Dans Toute la lyre (1893), il est impressionné par Halley qui a saisi la loi de l’infini qui passe, c’est à dire qui a réussi à prédire par le calcul le retour de la comète portant son nom. Mais à d’autres moments, le poète doute de la science et s’acharne contre l’algèbre, ces noirs hiéroglyphes où meurt la poésie. La science est le vide sublime car elle ne fait que disséquer et dépecer la nature et ne peut rendre compte de la réalité. Elle prend l’exact pour le vrai, contrairement à la poésie qui a le pouvoir de saisir le monde dans sa totalité et sa vérité.

  La poésie est plus forte que la science
                                               (Marc Fumarolli de l’Académie française )

                
Le poète tient les pâtres, les prophètes, les pasteurs, qui sont de grands contemplateurs du ciel, pour supérieurs aux autres hommes, même aux savants. En effet, leurs intuitions, leurs visions, leurs regards constamment tournés vers le ciel les hissent au-delà du réductionnisme scientifique.

Victor Hugo avait un intérêt réel pour l’astronomie et possédait les livres des astronomes Flammarion, Herschel  et du naturaliste Humboldt. Cependant, le poète adapte l’astronomie à sa grande faculté d’observation, à son immense curiosité et surtout à sa formidable inspiration au point qu’on peut parler « d’astronomie romantique ».